Département des miracles
Perspectives sur la saison des incendies de forêt 2026
La saison des incendies de forêt 2026 frappe par son intensité. Dans le nord de l’Ontario, la Première Nation de Namaygoosisagagun, (Collins), a été détruite par un feu à propagation fulgurante. Quelques jours plus tard, un autre incendie détruisait une grande partie de Whitewater Lake, à 250 kilomètres au nord de Thunder Bay. Près de 200 feux sont actifs dans la région. Gull Bay, Whitesand, Cross Lake: les évacuations s’enchaînent.
Je mentirais si je disais que je suis totalement étonné. Le scénario rappelle Lytton, en Colombie-Britannique, où le village et la Première Nation voisine ont été rasés en quelques heures à l’été 2021.
Après les feux de 2023, on a tourné la page. Après 2024 aussi. Après 2025, encore une fois. Un peu comme après la COVID : on range la cassette de film d’horreur dans le boitier et on retourne à la normale. On espère peut-être collectivement qu’un département des miracles gérera les feux de la prochaine saison et les empêchera de nous embêter.
L’expression vous dit quelque chose? Je le mentionnais il y a un an dans Tout est urgent? : c’est le surnom qu’on donne parfois aux équipes de gestion des urgences, à qui on demande de régler l’impossible.
Il faut dire que les incendies de forêt, ça se passe loin en général. Loin des villes, loin des choses sérieuses, loin du cœur de l’économie. On voit ça comme des coûts et les problèmes mais surtout de seconde main. La fumée, elle, fait le voyage : ces derniers jours, Montréal et Toronto figuraient parmi les grandes villes ayant la pire qualité de l’air au monde.
Depuis plus de 11 ans, je me déplace dans chaque province du Canada pour soutenir la préparation aux catastrophes et chercher des façons de les prévenir. Une chose me frappe encore : notre façon de parler du feu.
En Occident, le feu est une force dévastatrice à contrôler, à maîtriser. Écoutez les entrevues : plusieurs en parlent comme d’un esprit affamé, d’un chasseur qui cherche à détruire. Le chef des pompiers de Fort McMurray appelait celui de 2016 « the beast ». La bête. Il y a une forme d’animisme dans cette idée, une idée d’une entité chaotique et malfaisante.
Ces images sont puissantes, mais elles cachent un peu la réalité: le feu est une composante originelle de la forêt boréale. Le pin gris a même besoin de la chaleur des flammes pour ouvrir ses cônes et se régénérer. Ceci dit, il est vrai que le contexte des changements climatiques influe sur l’occurrence et la sévérité des feux. Il y a aussi d’autres facteurs comme notre manière de gérer le territoire et d’exploiter les ressources naturelles sont aussi en question.
Dans la perspective de plusieurs Premières Nations, le feu n’est d’ailleurs pas nécessairement un ennemi : c’est un élément du cosmos, un phénomène d’un cycle fait de répétitions infinies. Une force avec laquelle on compose, plutôt qu’une bête à abattre. Une force dont on peut atténuer les risques pour les communautés et les infrastructures essentielles.
Dans les articles des derniers jours, on compte surtout les ressources d’intervention : combien d’avions-citernes, combien de pompiers forestiers. Des questions légitimes. Remarquez toutefois qu’elles portent toutes sur un seul moment : pendant. Par la suite, l’intérêt diminue drastiquement quand on parle d’atténuation des risques, de préparation ou de rétablissement.
Comme je le disais dans un article précédent, notre vocabulaire est rarement neutre. Les mots finissent par décider ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, et orientent ce qu’on pense devoir faire.
Dans tous les cas, le département des miracles n’existe pas. L’intervention d’urgence ne viendra jamais à bout des feux de forêt. Pour le futur l’important sera surtout de bien cibler notre action entre deux saisons : réduire systématiquement les risques autour des communautés et des localités, planifier des stratégies pour faire face aux feux et s’adapter ou encore apprendre des pratiques que des communautés des Premières Nations ravivent un peu partout au pays, comme les brûlages culturels et l’intendance autochtone des feux.
En terminant, je tiens à saluer les membres des communautés des Premières Nations touchées, celles et ceux qui les accueillent, ainsi que tous les intervenantes et intervenants qui sont sur le terrain cet été. Je reconnais ceux qui contribuent à la mission, dans ces conditions difficiles.
La prochaine saison des feux s’en vient vite.
Gardez votre bâton sur la glace.
— PE




Merci de souligner le fait que des personnes des Premières Nations sont touchées par ces feux 🫶🏼